MOZA//K

Terrorisme, guerre, mondialisation, démocratie...
Un choix de textes
pour garder les idées claires

Après le 11 sept. 01

 

Article de Joëlle Kuntz, Le Temps (31.10.2001)
Le refus de la guerre

Il y a maintes façons de refuser la guerre. Le pacifisme en est la version cohérente et directe. Elle est fondée sur l'idée que le Bien est la seule réponse au Mal, quels qu'en soient les effets: je réagis à une action mauvaise par une action bonne, tant mieux si je gagne, mais tant pis si je perds, un jour le ciel me revaudra mon geste. C'est un pari, radical, qui ne se discute pas. Mais très peu le tiennent dans la foule de ceux qui refusent la guerre. La plupart préfèrent les faux -semblants, les arguties, tout sauf ces deux extrêmes horribles: ne pas se défendre du tout et se défendre absolument.

Cinquante jours après les attentats contre New York et Washington, les sociétés occidentales surnagent dans les eaux troubles du doute et de la tergiversation. L'élan de septembre est retombé, ce n'était qu'une émotion qui s'estompe dans la durée. L'ennemi est de moins en moins celui qui a tué 6000 «civils innocents» américains et de plus en plus celui qui tue des «civils innocents» afghans. Celui qui se venge porte les torts car la vengeance n'appartient pas, dit-on, à la culture occidentale. La non-vengeance non plus cependant. Entre les deux, le vide, et dans ce vide le désarroi, l'opportunisme, l'hypocrisie, le sauve-qui-peut intellectuel.

Pour échapper à la guerre qui fait de nous des êtres non conformes à l'image idéale que nous avons de nous-mêmes, nous dirons que George W. Bush, notre chef putatif, souffre de manichéisme, nous ne saurions donc le suivre. Nous dirons que l'Amérique a tellement fait faux jusqu'ici qu'elle ne saurait légitimement combattre ce qu'elle a créé (les talibans par exemple, mais dans le lot, le régime saoudien, le malheur palestinien, etc.). Nous dirons que la Justice doit précéder la Force et que celle-ci est naturellement injuste. En l'absence d'un programme global pour la justice, notre Occident riche et puissant n'a pas à sévir par le glaive contre ceux qui l'attaquent, des opprimés, des ayants droit frustrés de la richesse ou de la dignité, surtout pas des «méchants».

Cet argument est le plus paradoxal. Par une confiance illimitée en nos propres ressources politiques et philosophiques, nous espérons non seulement établir un ordre mondial apaisé et juste mais ainsi faire disparaître le Mal: quand nous aurons vaincu la pauvreté, l'inégalité entre les nations et les peuples, il n'existera plus. Occupons-nous donc d'abord de la pauvreté et de l'inégalité. CQFD. Nous voilà pris à notre propre piège. Notre combat pour l'universalité des droits de l'homme tourne à la farce: c'est en son nom qu'il faudrait ne pas peindre le diable sur la muraille! A force d'humanisme, à force de programmes d'amélioration de nous-mêmes et des autres, nous avons perdu la capacité de repérer la figure du Mal et de la désigner comme totalement incompatible avec la vie. Il paraît indécent d'écrire: Ben Laden «est» le Mal. Il faudrait encore en apporter la preuve devant un tribunal! Une plaidoirie, plutôt que la guerre. La défense dirait: puisque nous ne sommes pas le Bien, lui ne peut être le Mal.

La guerre est une calamité, comme le Mal qui surgit de temps en temps dans nos existences oublieuses avec sa logique de destruction et de mort. Lui opposer le Bien et prendre le risque d'en mourir peut être une option. Ne rien lui opposer du tout n'en est pas une.

 

 


Merci de me signaler les fôtes et les liens rompus!
Dernière mise à jour: 10.01.2002

François Brutsch - Genève - Suisse